Ce rare tableau de Michael Sweerts est présenté par Fabien Mirabaud commissaire-priseur avec le concours de Julie Ducher et Eric turquin experts en tableaux anciens. 

Ce tableau, faisant initialement partie s’une série des cinq sens, se trouvait dans la collection de tableaux de Jean Néger, grand marchand des années 50/60. 

Michael SWEERTS(Bruxelles 1618 – Goa 1664)

Le toucher

Toile

75 x 60 cm

400 000 / 600 000 €

Provenance : Collection Jean Néger 

Vente Vendredi 15 novembre 2019 à Drouot, Paris MIRABAUD MERCIER commissaires-priseurs

Notre œuvre appartient à une série de cinq moyen formats de Michael Sweerts, dont chacun illustre l’un des cinq sens. Connues par des photographies anciennes, ces toiles, excepté l’Odorat conservé à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne, sont actuellement non localisées et ont disparu de la vue du public et de celle des spécialistes depuis un demi-siècle.

Né à Bruxelles, Michael Sweerts fut un peintre à la vie romanesque, assez atypique pour cette époque. Il parcourut l’Italie dans ses jeunes années (1649-1654), puis retourna dans sa région natale un court instant (c. 1655-1560). Par la suite, il s’établit brièvement à Amsterdam (1660-1661), puis passa en France, avant de s’embarquer avec la Mission étrangère de Paris vers l’Inde. Là, il vécut au sein de la communauté de Jésuites portugais jusqu’à sa mort, à Goa.

D’un tempérament idéaliste, et même s’il ne chercha pas à faire école de son art, Sweerts ouvrit un atelier à Bruxelles en 1655. Le peintre y accueillit des élèves à qui il enseignait selon les règles des académies italiennes dont il appréciait le mode de vie et les méthodes de travail. Il était particulièrement inflexible quant à l’apprentissage d’après l’antique, l’étude des visages et du corps humain d’après le modèle vivant, lieu décrit dans un tableau au musée Frans Hals de Haarlem. En 1656, il publia un recueil de visages, que nous pouvons mettre en lien avec notre tableau et la série. Auteur d’une délicate jeune femme à sa toilette aux traits fins, léchés, et même glacés (Rome, Académie de Saint-Luc), d’un portrait idéalisé que l’on compare à Vermeer (Madrid, musée Thyssen-Bornemisza) ; il sut également rendre les traits réalistes et âpres d’une vieille femme tenant sa quenouille, par une touche plus épaisse, et plus grossière (Fitzwilliam Museum, Cambridge). Il poussa aussi parfois jusqu’à des œuvres très achevées, à l’instar des “tronies” (trognes) ou en l’occurrence, de nos cinq sens. Souvent empreintes de mélancolie, les atmosphères de ses toiles sont liées inextricablement à leur sujet. Pour illustrer le toucher ici, il créa cette image singulière d’un homme grimaçant, et serrant son chat contre lui. Notons que, si notre tableau partage avec les autres œuvres de la production de Sweerts, une lumière latérale mettant en valeur la plasticité des figures, le mouvement d’une pose incertaine, et l’évidence du sens représenté ici, le modèle du toucher se distingue toutefois de la série. Michael Sweerts livra ainsi un portrait expressif, à la moue curieuse, ne tranchant pas entre le réalisme de traits palpables et l’étrangeté de son expression.

L’artiste nous donne à sentir de façon tactile la douceur de la toque en fourrure couvrant la tête et les épaules du modèle, celle chaude et délicatement moelleuse du chat au pelage tricolore ; puis progressivement, nous fait soutenir la rugosité du lourd manteau en laine épaisse qui le vêt chaudement, et percevoir la palpitation d’une gorge cachée par une fraise bleu-grise, nouée par un ruban.

Ni l’homme, ni son chat ne nous fixe. L’expressivité déborde ici, l’un tirant la langue, regardant vers l’ailleurs de son air malicieux, tandis que l’autre cherche son maître du regard, la bouche entr’ouverte, prête à ronronner d’une caresse que la main laisse en suspens ou bien prête à mordre ? La torsion du personnage, écho à celle de son compagnon, donne une vitalité au duo.

Pour les cinq toiles, les spécialistes, dont Rolf Kultzen, ont évoqué l’hypothèse d’une exécution en collaboration, due aux faiblesses de certaines parties. Des élèves de Sweerts auraient ainsi pu participer, leur travail ayant ensuite été repris par endroits de la main-même du maître. Ils s’accordent néanmoins à considérer la nôtre comme la meilleure de la série. La beauté du chat a également fait évoquer le nom de Jan Fyt (1611-1661) comme auteur de l’animal, puisque reconnu peintre animalier travaillant dans l’atelier de Rubens (1577-1640).

Celui-là étant installé à Anvers, cela paraît très peu probable. Cependant, l’étude des pigments, notamment la présence du rose très particulier dans le museau, les doigts et la toque, semble bien renvoyer à une seule et unique main.

Notre toile échappe aux conventions du genre de l’allégorie, et sort véritablement de l’ordinaire, car dans la représentation traditionnelle, le toucher est illustré par des figures de femmes gracieuses (par exemple, l’allégorie de Rubens et Brueghel, conservée au musée du Prado à Madrid).
Notre figure à mi-corps, dans son rapport au petit animal mobile tenu contre soi, nous renvoie à la Dame à l’hermine de Léonard de Vinci (Cracovie, musée national), ou plus trivialement, au Jeune garçon de Caravage se faisant pincer par un lézard (Florence, fondation Longhi). Enfin, par l’accentuation de l’étrangeté, le soin apporté à l’analyse psychologique, et le choix de la gamme en camaïeu brun, Sweerts nous semble annoncer la série des monomanes de Théodore Géricault (c. 1820).

Vente : le vendredi 15 novembre à 14 h Drouot salle 5 (9, rue Drouot Paris 9)


Exposition publique : le jeudi 14 novembre de 11 h à 21 h et le matin de la vente de 11 h à 12 h

D’origine hongroise, Jean Néger compte parmi les plus grands marchands parisiens de peintures anciennes de l’Après- Guerre. N’hésitant pas à acheter des œuvres à sujets difficiles, mal attribuées, ou d’artistes peu étudiés à l’époque, il s’appuyait sur un réseau d’historiens d’art pour les étudier, notamment sur l’œil de Roberto Longhi ou celui de Charles Sterling. Il fut un découvreur de tableaux inédits importants, s’intéressant à des courants artistiques négligés à cette époque ou en cours de réhabilitation, notamment des chefs-d’œuvre du maniérisme ou du courant caravagesque. Ces goûts éclectiques lui faisaient aussi apprécier les débuts des nabis vers 1890, à une époque où on ne considérait que la période tardive de ces peintres. En 1953, Il donne un Maurice Denis de 1890 au musée national d’Art moderne en 1953 (aujourd’hui au musée d’Orsay) et possède le Paysage avec baigneuses de Bonnard (Los Angeles, Getty Museum).